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Interview Olivier Chaigne
Grand amateur de course à pied et particulièrement de longues distances, Olivier Chaigne (30 ans) a remporté cette année une des plus prestigieuses courses d'ultra, dans le cadre du French Ultra Marathon : "Les 6 jours d'Antibes".
Il pulvérise le record de l'épreuve (dossard 23) et en profite pour battre en même temps le sien. Retour sur cette course hors norme avec trucs utiles en bonus pour celles et ceux qui aimeraient s'y frotter.
Stéphane Abry : Comment es-tu devenu un coureur de longues distances ? Olivier Chaigne : Dès l’adolescence, quel que soit le sport pratiqué (football et tennis notamment), j’ai toujours apprécié le fait de courir, de faire preuve d’endurance dans l’effort. Au tennis, je m’efforçais souvent de faire durer les échanges, de renvoyer toutes les balles de l’adversaire, en attendant sa faute. C’est en courant mon premier marathon à 18 ans que j’ai découvert le plaisir de la course à pied, et la possibilité de pratiquer des épreuves de pure endurance. Après plusieurs années de marathons, j’ai voulu me tester sur de plus longues distances, pour savoir si j’étais capable de les tenir, de les supporter. D’où mes passages sur 100 kms puis 24 heures et enfin 6 jours. SA : Qu’est-ce qui est motivant dans le fait de courir longtemps ? OC : Principalement l’endurance et le fait d’exercer une activité sportive qui nous pousse dans nos retranchements. La course à pied permet une véritable dépense de soi, et les longues distances évitent de ressentir certaines limites qui nous freinent dans d’autres sports : pas d’obligation de s’arrêter au bout d’une heure, pas de contrainte liée au matériel ou au concurrent, simplement une envie de se dépasser, d’aller au bout de son effort. De plus, je considère aujourd’hui que mes marges de progrès se trouvent principalement dans ce type d’épreuves. Quels que soient nos âges et nos évolutions, méthodes d’entraînement, il y a toujours des possibilités de progresser sur de longues distances. Alors que sur marathon (ou encore plus sur semi ou 10 km), à moins de forcer et d’augmenter mon entraînement, ce qui n’est pas mon intention, je ne pense pas que mes références actuelles évolueront beaucoup. Une fois passée la fameuse barre des 3 heures sur marathon, à part chercher à « grignoter » quelques minutes, je n’ai plus trop d’objectif sur cette distance, alors que j’en garde beaucoup plus sur des distances plus longues. Les 6 jours représentent une durée symbolique du sport en endurance : comment parvenir, sur six jours et six nuits d’affilée, à réaliser la meilleure distance possible, en tenant compte de tous les besoins naturels et inhérents au corps humain pendant cette période (sommeil, alimentation,…) ? Comment parvenir à consacrer 144 heures de suite à un effort sportif ? Cette épreuve est l’occasion de se retrouver entre coureurs pendant six jours, pour partager une passion commune, en faisant abstraction du reste, en sortant de l’ordinaire pendant quelques jours, dans le seul but d’aller au bout de notre effort sportif. SA : Certains coureurs mettent une dimension spirituelle dans leur activité. Est-ce le cas pour toi ? Pourquoi ?
OC : Si tu entends par spirituel un côté religieux, ou un mode de vie à mettre en œuvre, je ne pense pas ; pour moi, la course à pied reste un plaisir, une passion qui ne doit pas guider ma vie de tous les jours. En revanche, je pense effectivement que la pratique régulière de la course à pied peut jouer un rôle dans nos « esprits », dans nos manières d’aborder les aléas de la vie. A travers le fait de courir, on se retrouve dans une réelle condition d’apaisement et de bien-être, qui aide à franchir de nombreuses étapes. Je l’ai particulièrement ressenti lors de ces 6 jours : j’ai eu la douleur de perdre mon grand-père deux semaines avant la course. Je me demandais encore, les jours précédant le départ, si j’allais avoir envie de participer à cette course, qui était soudain devenue dérisoire à mes yeux. Mais très vite, quelques heures après l’entame, le fait de se mettre à courir pendant un certain temps, tout en repensant aux épreuves de la vie, m’a aidé à adopter une pensée positive, et à me découvrir de nouvelles envies. La course à pied est aussi une manière de se déconnecter de la réalité, de plonger dans un certain assouvissement. SA : Comment as-tu vécu tes 6 jours ?
OC : Je suis arrivé sur cette course avec l’envie d’améliorer mon score de l’an passé (752 km). J’avais conscience des nombreuses erreurs effectuées en 2009, et j’espérais pouvoir passer la barre des 800 kms en ne les reproduisant pas. L’an dernier, en fonction des jours, j’avais réalisé des moyennes quotidiennes autour de 120-130 km. Cette année, je souhaitais partir un peu plus fort les deux premiers jours, et ensuite maintenir un minimum de 130 kms par jour, pour un total espéré entre 800 et 820 kms. Je dirais que la course s’est déroulée en trois temps : Les 48 premières heures, avec la mise en place : la plupart des coureurs sont encore « faciles » à ce moment de la course, il faut veiller à respecter ses objectifs, à voir si on a la motivation pour tenir six jours, et si on maîtrise et aborde bien les aléas de la course (sommeil, alimentation, alternance course-marche). C’est surtout une période de réglage, qui m’a permis d’aller jusqu’aux 300 kms, le maximum que je comptais faire en cas de bon démarrage. A ce stade de la course, je voudrais souligner le grand geste d’Alexandre Forestieri : il était en tête de la course et s’apprêtait à battre son propre record du monde sur 48H de 300 kms, dans la catégorie des moins de 30 ans. Et après environ 46H30 de course, il me propose de prendre la tête de course, pour détenir à mon tour ce record, au motif qu’il savait déjà ce que cela représentait et que je pouvais y goûter à mon tour. La grande classe ! J’ai refusé car il était en tête donc ce record lui revenait bien légitimement, mais je tenais à évoquer ce beau geste de sa part ! Lui et sa compagne May auront été adorables tout au long de cette course, en me proposant leurs aides et leurs encouragements. Finalement, pour l’anecdote, après un peu plus de 47 heures de course, nos deux objectifs en poche (lui à 301 et moi à 300 km), nous étions tous les deux sous la douche ! Le troisième et le quatrième jour constituent pour moi le moment-clé des 6 jours. C’est dans cette partie que les coureurs explosent souvent ou parviennent à réaliser leurs objectifs et à savoir qu’ils tiendront jusqu’au bout. Je pense avoir obtenu ma victoire au cours de ces deux jours. J’ai réussi à me reposer correctement, avec plus de trois heures de sommeil par nuit, et à garder un rythme supérieur aux 130 km par jour que je m’étais fixés. Les conditions me course me convenaient, le vent ne m’a pas gêné, et j’ai été épargné par les pépins physiques. Lors des deux derniers jours, je pouvais penser à la victoire et à mener une course beaucoup plus stratégique. Après une nuit difficile du jeudi au vendredi (au cours de laquelle j’ai eu des illuminations : je ne savais plus ce que je faisais là, qui étaient ces gens qui tournaient en rond,…, ce qui m’a conduit à effectuer un petit séjour de récupération à l’infirmerie), je décide à partir du vendredi matin, une fois recouvrés mes esprits, de chercher à garder ma première place, en tenant compte de la course de mon poursuivant, le Suisse Christian Fatton. Je savais désormais être en mesure de passer la barre des 800 km, je pouvais donc me concentrer sur cet objectif supplémentaire devenu envisageable, la première place. Mais le Suisse était très costaud et ne lâchait rien. Montrant souvent des signes d’abattement, voire d’agacement, il repartait pourtant toujours très efficacement, en assurant à tout le monde qu’il allait l’emporter. J’avais décidé de gérer mon avance en me basant sur son rythme : je m’efforçais, lorsque j’étais sur la piste, d’aller toujours un peu plus vite que lui, afin de ne pouvoir perdre mon avance que lors des temps de repos (sommeil, repas, douche). Le vendredi midi, sous une forte chaleur, je décide de me reposer 1H30 afin de pouvoir aborder, si besoin, les dernières 24 heures sans dormir. Et la dernière nuit fut effectivement très éprouvante, Christian Fatton restant longtemps sur la piste à un rythme toujours soutenu. Je ne me suis arrêté qu’une demi-heure au cours de cette nuit afin de toujours conserver autour de 10 kms d’avance. Lorsque le Suisse s’est arrêté vers 5 heures du matin, j’ai commencé à penser que notre écart deviendrait irrémédiable, et suffisant pour l’emporter. J’escomptais une fin de course tranquille… peine perdue ! Lorsqu’il est reparti, il était bien décidé à me reprendre et à rattraper son retard. J’étais alors fatigué, mes proches venaient d’arriver, je souhaitais profiter d’eux, finir tranquillement en discutant avec les autres coureurs… C’était sans compter avec la ténacité de mon poursuivant ! J’hésitai alors sur la démarche à suivre : - poursuivre sans trop forcer, me reposer un peu, le laisser remonter, et forcer à la fin, les dernières heures. - accepter de suite l’épreuve de force en maintenant le même rythme que lui. Craignant que la première option puisse le remettre en selle trop vigoureusement (il venait déjà de me reprendre trois tours), je décide d’opter pour la seconde et me mets à repartir aussi vite que lui, en veillant à ne plus lui céder aucune distance. Nous avions clairement engagé un duel, à un rythme que jamais je n’aurais pensé avoir pour un sixième jour. Après plus de trois heures à ce tempo, Christian Fatton vient soudain me serrer la main en m’indiquant qu’il renonce à insister. Il m’explique qu’il avait voulu tenter le tout pour le tout en ce samedi matin après avoir constaté que je n’avais quasiment pas dormi de la nuit, espérant que je finisse par craquer. Tout heureux d’en finir, je lui propose d’aller boire un verre, mais il préfère repartir en m’indiquant vouloir réaliser un score élevé. J’en étais quitte pour rester sur la piste jusqu’au bout, mais cette fois à un rythme moins effréné ! A 30 minutes de la fin, ne pouvant plus être rattrapé, je m’arrête au niveau du stand de ravitaillement, et je me dirige vers les ostéopathes alors disponibles. Mais au moment de m’allonger, je jette un coup d’œil au tableau des scores : j’en étais à 346 km...la barre des 350 était à portée de main ! Aussitôt rechaussé, en m’excusant auprès de l’ostéopathe, je repars sur un rythme endiablé, bien que je ne sois alors plus poursuivi ! Et c’est dans une ambiance festive que je parviens à passer ces 850 km, moi qui pensais encore, la nuit précédente, m’arrêter autour de 820 km ! Finalement, notre combat de coqs des dernières heures aura permis de porter le record de l’épreuve encore plus haut !
OC : Avant tout, je dirais le mental. Il faut venir avec l’envie de courir pendant six jours et six nuits, avec la motivation de se tester sur une épreuve sportive de 144 heures. Sur une telle durée, chaque coureur passe nécessairement par des états différents, et c’est celui qui surmontera le mieux les inévitables difficultés qui progressera le plus vite. Ensuite, je pense qu’il faut avoir un bon plan de marche. Dès le départ, j’avais prévu le nombre de kilomètres que je voulais réaliser par jour, en me servant de mes temps de l’an passé comme références. Cet objectif m’a permis de pouvoir me situer en permanence. Enfin, la gestion des temps de repos : personnellement, j’utilise une technique qui prête souvent à sourire, en alternant dès la première heure la course et la marche. Je veille à marcher au cours de chaque heure, dans un souci de récupération, afin de tenir plus longtemps. Si les changements de rythme ne sont pas trop violents, cela m’aide à ne jamais aller trop vite et à résister davantage. Pour ce qui est de gagner la course, je pense qu’il ne faut surtout pas penser à la victoire avant les deux derniers jours. Ce serait trop épuisant de chercher, pendant six jours, à vouloir rester en tête, et à surveiller ses adversaires. Je pense que cela a été l’erreur de Christian Fatton, qui, dès le mercredi, posait plein de questions sur moi aux autres coureurs. Il voulait connaître mes habitudes, savoir quand je serai susceptible de craquer… et à mon avis, il a gaspillé trop d’énergie à s’interroger sur la marche à suivre. Pendant ce temps, je suis resté dans le rythme que je m’étais fixé, et je me suis ainsi construit une avance qu’il devenait plus facile de conserver pendant les dernières 48 heures, où là par contre je n’ai pas hésité à me focaliser sur les temps de mon poursuivant. SA : Quel est le jour qui t’as le plus marqué ? OC : Certainement le dernier jour, et cette lutte acharnée du samedi matin, alors que je pensais la course terminée. La dernière nuit fut aussi particulièrement harassante, dès lors qu’elle s’annonçait longue et qu’il ne s’agissait plus de respecter un plan de marque, mais de s’adapter aux évolutions du concurrent, qui était alors très remonté. SA : Comment as-tu géré l’alimentation ? Qu’est-ce qui passait bien ? Et moins bien ? OC : J’ai surtout veillé à boire de l’eau très régulièrement. Pour le reste, je me suis alimenté en fonction de ce qui était proposé aux tables de ravitaillement, bien fournies. Je m’arrêtais régulièrement aux heures de repas, avec principalement des pâtes et de la purée. En dehors de ces heures, je ne prenais que le strict minimum, surtout du sucre. Et toujours beaucoup d’eau, toutes les heures… Résultat, une alimentation peut-être minimale, mais qui n’a généré aucun problème pendant toute la course. SA : Quelle était ta stratégie pour le sommeil ? OC : L’an dernier, j’avais énormément tergiversé : dormir la nuit ou le jour, quand il faisait 35 degrés, pour profiter du climat nocturne… Cette année, conscient de la difficulté à dormir en plein jour, j’avais opté pour dormir de manière fixe environ trois ou quatre heures par nuit, à partir de 3 heures du matin. En fin de compte, je suis surtout allé me coucher lorsque le sommeil guettait, afin de m’endormir le plus vite possible, sans traîner sous la tente. Ainsi, les deux premiers soirs, ressentant encore peu la fatigue, je n’ai dormi que deux heures par nuit. Puis un peu plus de trois heures les deux nuits suivantes (qui correspondent à mes deux jours les plus réussis). Avant de connaître deux dernières nuits un peu spéciales, comme évoqué précédemment. Heureusement que j’ai (un peu) comblé ce manque en allant me reposer le vendredi midi pendant plus d’1H30.
OC : J’ai suivi, comme l’an dernier, une préparation de trois séances par semaine, à raison de deux séances longues, entre 2H et 2H30, avec un rythme soutenu (environ 13-13,5 km/h). La troisième séance consistait soit en du fractionné, soit en une sortie un peu moins longue (environ 1H30). Plutôt que de multiplier les séances à un rythme moins rapide, j’ai préféré privilégier des sorties soutenues. Lorsque j’alterne course et marche pendant l’épreuve, cela me permet de conserver un rythme de course relativement plus élevé que ma moyenne finale pendant un certain temps (à Antibes, j’ai longtemps couru sur 9-10 km/h pour une moyenne finale de presque 6 km/h). Lors du mois de mai, en remplacement de certaines sorties longues, j’ai également couru quelques marathons (dans des temps entre 3H45 et 4H). SA : Est-ce qu’un 6 jours est ouvert à tout coureur ? OC : Le 6 jours permet à toute personne de mieux se connaître, de s’échelonner, comme elle l’entend, pendant une durée relativement longue de 144 heures. Chacun vient avec ses objectifs, ses envies. On court, on marche, on dort, on discute, on s’isole, on profite de la mer, on pâtit de la chaleur… Il y a autant de perceptions et d’envies que de coureurs. Les échanges nombreux que nous avons pendant ces heures sont justement l’occasion de constater ces différences d’approches. Gérard Cain a 100% raison quand il dit vouloir promouvoir une épreuve qui soit ouverte à tout type de coureur (ou de marcheur). Je peux t’assurer qu’on prend autant de plaisir à échanger avec ses concurrents directs en tête de course qu’avec d’autres personnes, venues avec d’autres objectifs. Certains te racontent leurs vies, leurs envies, d’autres te lancent des défis (j’ai omis le match de foot prévu à l’arrivée avec un certain bagnard !) ou te confient leurs difficultés, leurs manières d’aborder la course… C’est en étant ouvert à toute forme de coureur que les 6 jours créent une dynamique spéciale et passionnante. On se retrouve pendant 144 heures autour d’une passion commune ! SA : C’est quoi la recette du succès sur une telle épreuve ? OC : Je pense qu’il faut bien cerner ses capacités et ses limites. Et accepter de devoir traverser des difficultés, surmonter des souffrances. Et aussi ne pas se prendre la tête. Il faut mener sa propre course, selon ses propres objectifs, faire fi le plus possible des aléas extérieurs. J’ai surtout progressé les 3ème et 4ème jour, lorsque je ne cherchais qu’à améliorer mon rythme, mon effort ; inversement, j’ai connu les plus grosses difficultés lorsque j’ai commencé à me préoccuper du classement, et de mon poursuivant. SA : Prochains objectifs ? OC : Cela fait longtemps que je n’ai plus couru de 100 km, et je pense pouvoir améliorer mon record actuel de 9H56, en passant sous les 9H. Après, peut-être une nouvelle tentative sur 24 heures également, qui reste pour moi le plus intéressant des formats en termes de durée.
Pour aller plus loin Compte-rendu French Ultra Festival 2010 French Ultra Festival - Interview French Ultra Festival - Site officiel Publié le 23 juin 2010
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SA : Quelles sont les qualités nécessaires pour gagner une telle épreuve ?
SA : Ta préparation physique a ressemblé à quoi ?